Un escargot à Manhattan

Prednisolone

— Bonjour docteur, je tousse encore.
— Ah, on va passer à la cortisone alors. Vous pesez combien1 ?
— 55 kg.
— … Vous vous foutez de moi ?

Le docteur m’avait prévenu : limiter la consommation de sucre (sinon on gonfle) et de sel (sinon on enfle), et ne pas interrompre le traitement (sinon risque d’effet rebond de la maladie). D’ailleurs c’est très pervers, parce que ça augmente aussi la sensation de faim :D (à ce sujet, la réponse à ce post est hilarante) et ça abaisse les défenses immunitaires.

Mais ce que je ne savais pas, c’est que c’est aussi un excitant. Ça doit expliquer pourquoi hier j’ai cru sage de faire une immense lessive, de passer l’aspirateur et la serpillère dans tout l’appartement à 21 h 30 (?!) et de vouloir contacter les équipes du Google Hash Code pour écrire un post de blog récapitulant toutes les stratégies considérées.

Ça doit aussi expliquer pourquoi aujourd’hui j’ai sur un coup de tête décidé d’aller récupérer mon chargeur de Mac à Google Paris (en vain), de rédiger dans le bus m’y menant TOUS les mails super importants que je fais traîner depuis un mois, de m’acheter des pantoufles à Uniqlo, de constater que les pantoufles achetées sont trop petites, de me dire alors : « Ah mais t’es con aussi les Japonais ont des petits pieds », de alors que j’écris ce post taper « pantoufles uniqlo trop petites » dans Google, et surtout de juger bon de commenter absolument tout ce qui m’est arrivé aujourd’hui (je vais cesser les niveaux de méta ici, merci pour votre attention).

S’ajoute à ces symptômes une capacité accrue à geeker. Je ne pense pas que dans d’autres circonstances je me serais intéressé avec minutie à la teneur en coton et polyester de mes couettes et draps (pour tenter d’expliquer les sueurs nocturnes caractéristiques des traitements sous corticoïdes) ; ni qu’à la lecture de la mention « 0,5 à 1 mg·kg-1 du premier au dernier jour », j’aurais ri en me disant que je dois blâmer l’imparité du chiffre des dizaines de mon poids pour la posologie de 2,5 comprimés de 20 mg par jour à peine sécables.

Bref. Plus que 3 jours de traitement.

  1. J’ai toujours peur lorsqu’on me pose cette question avant de me prescrire quelque chose, ça fait un peu « Non parce qu’une trop forte dose pourrait tuer un éléphant. » 

Yasuhiro Yoshiura

日本人をようこそ!2014年02月18日に、吉浦康裕はパリで「パテマ」を示した。以下に吉浦さんの映画についての私の個人的な意見です。

Le mardi 18 février 2014, Yasuhiro Yoshiura était présent à Paris pour une avant-première de son film Sakasama no Patema.

Le jeune réalisateur-scénariste(-monteur-animateur) Yasuhiro Yoshiura n’a pas son pareil pour créer des univers de science-fiction à partir de concepts très simples (un antagonisme entre le monde réel et un monde inversé, ou encore des androïdes voulant vivre paisiblement avec les humains) à partir desquels il exprime un message de tolérance dans une atmosphère unique, avec un peu d’humour et beaucoup de poésie. En découlent trois perles que je vais détailler ci-après.

Sakasama no Patema (Patema et le monde inversé)

Le pitch est simple : « Boy meets inverted girl. »1 Ce n’est pas sans rappeler l’échec Upside Down, mais aucun des deux films ne s’inspire de l’autre, les deux étant sortis pratiquement en même temps. Le monde dans lequel vit le garçon est si totalitaire que ça pourrait paraître exagéré, mais à part ça l’intrigue quant à l’antagonisme des deux mondes est soigneusement ficelée. Et esthétiquement, c’est superbe.

Ce film, annoncé depuis décembre 2011, est finalement sorti le 9 novembre 2013 au Japon et sortira le 12 mars 20142 en France. Il a été présenté au Festival d’Annecy les 13 et 14 juin et a reçu le prix du jury et le prix du public au festival Scotland Loves Animation en mai 2013.

En voici la bande-annonce, dont le thème principal est interprété par une chanteuse française, Estelle Micheau (ça ressemble beaucoup à Bratja, de la même compositrice).

J’ai demandé à l’auteur ce qu’il pensait de Satoshi Kon et Yasutaka Tsutsui, il m’a répondu qu’il s’agissait de ses écrivains préférés. Le personnage de Lagos dans Patema rend d’ailleurs hommage à un roman de Yasutaka Tsutsui : Lagos on a Journey (旅のラゴス).

Eve no Jikan (Time of Eve)

Dans un monde où les humains cohabitent avec des androïdes domestiques (indistinguables des humains à part une auréole au-dessus de leur tête), un garçon (Rikuo) se rend compte en consultant les logs de son androïde (Sammy) qu’elle s’est déplacée de sa propre initiative à un endroit inconnu. Il décide alors de s’y rendre et découvre un café atypique (« Time of Eve ») régi par une unique loi : « Il est interdit de faire de la discrimination entre androïdes et humains », agrémentée de la particularité que les auréoles de tous les androïdes s’y trouvant sont désactivées. Ce concept de lieu où une poignée d’androïdes peuvent se ressourcer après le travail et se raconter leur vie de tous les jours, ou interagir avec des humains sans être considérés comme des objets est élégante ; ça m’a fait penser aux chatrooms où quiconque peut se rendre incognito et plus généralement aux réseaux virtuels au sein desquels seule la réputation endogène est considérée.

Là encore, non seulement les effets visuels sont magnifiques, mais ce film est une véritable bouffée d’air. Je ne sais pas si beaucoup de gens ont fait du slice of life en science-fiction, mais c’est très agréable et la simplicité de l’histoire participe à rendre cet anime accessible à tout âge, y compris à des non initiés.

À l’origine, il s’agissait d’un anime destiné à une diffusion sur Internet. Les 6 épisodes sont d’ailleurs toujours consultables librement sur Crunchyroll.

Pale Cocoon

Il faut que je revoie ce moyen métrage pour pouvoir en parler. L’ambiance m’avait fait penser au début de L’Armée des douze singes et visiblement, ce blogueur a eu la même impression !

… Sinon, je pensais que c’étaient les parents de Yasuhiro Yoshiura qui lui avaient attribué une anagramme en guise de prénom mais en fait, pas vraiment :

  1. « Oui, mais si on danse ? » 

  2. Qui est entre autres le jour d’ouverture des écrits de l’agrég’, mais je ne pense pas que ce soit directement lié. 

Prologin, le concours national d'informatique

À l’occasion des Google RISE Awards qui ont tout récemment récompensé l’association Prologin pour son engagement dans la promotion de l’algorithmique chez les jeunes, j’aimerais rappeler en quoi consiste ce concours.

L’association Prologin organise le concours national d’informatique, ouvert aux jeunes de 20 ans et moins. Celui-ci se déroule en trois parties :

  • En octobre, un questionnaire de culture informatique et d’algorithmique.
  • En février et mars, des épreuves régionales dans diverses villes de France et de Belgique.
  • En mai, une finale de 36 heures non stop à l’EPITA à Paris, sur un projet d’IA.

Le concours est entièrement gratuit et les dix meilleurs reçoivent un prix (un ordinateur portable, une console, mais aussi parfois des lots plus exotiques comme une caméra GoPro ou un kit Arduino).

Le questionnaire de sélection

Pour exemple, le sujet de 2011 s’intéressait à un logiciel minimaliste (ProloGIMP) de traitement d’images représentées par des matrices de 0 et de 1.

Les questions allaient de la simple écriture d’une fonction pour inverser les bits d’une image jusqu’à des questions plus difficiles telles que : à partir d’une image initialisée à 0 et d’un pinceau de curseur en forme de + qui inverse les bits sur lesquels on l’applique, est-il possible de dessiner une certaine image ? Notez que ce problème est identique au jeu Lights Off (merci Alexis Comte !) où il faut éteindre toutes les lampes sachant que les interrupteurs sont interdépendants.

Si vous voulez essayer ces exercices, en vous inscrivant vous pourrez tester vos algorithmes sur le serveur d’entraînement.

Les épreuves régionales

L’épreuve régionale se déroule un samedi dans un centre d’examen. Le matin une épreuve écrite, l’après-midi une épreuve machine. Le déjeuner est offert par l’association.

Un sujet écrit d’algorithmique

Le samedi 17 mars 2012 vers neuf heures, la vidéo suivante a été diffusée dans un amphithéâtre à l’École polytechnique juste avant la distribution des sujets de l’épreuve écrite.

(Activez les sous-titres, cela nécessitera peut-être de passer par la version Flash, hélas.)

Et voici le sujet correspondant, qui contenait une grille semblable à celle dont il est question dans la vidéo avec l’ensemble des candidats à l’épreuve écrite en haut et « finaliste » ou « non finaliste » en bas. La première question du sujet était d’ailleurs :

Question 1. Alors ? Êtes-vous sélectionné en finale ?

Ces grilles, nommées amidakuji, sont très répandues au Japon : c’est effectivement un moyen très simple de créer une permutation aléatoire.

Aussi, savez-vous comment on dit « une machine à deux anneaux » en anglais ?

Un sujet machine de programmation

Voici un exemple d’exercice que j’aime beaucoup : Épiphanie.

C’est l’épiphanie, Joseph Marchand doit se couper une part de gâteau des rois. En fait, la brioche ne l’a jamais intéressé ; non, ce qu’il aime, ce sont les fruits confits. Tradition familiale oblige, il va se servir une part de gâteau. Déterminer les endroits où couper de sorte à ce que Joseph obtienne la plus petite part contenant au moins une fois chaque fruit confit.

On pourrait certes tester toutes les parts, mais cette approche pour 1 000 fruits confits réaliserait 1 000 000 opérations, ce qui dépasserait la limite de temps. Il existe en réalité une approche qui n’explore que 2 000 parts.

La finale

La dernière épreuve rassemble les 100 meilleurs candidats à l’EPITA pendant trente-six heures au cours desquelles la restauration et l’hébergement sont entièrement pris en charge par l’association. En 2006, les candidats pouvaient découvrir les premières lignes du sujet (de 24 pages !) :

Bonjour à toi, vainqueur de l’édition 2006 de Prologin ! Ce fut une belle finale, et ce marathon de programmation aura été serré. Mais fort heureusement, tu t’en es bien sorti. Reste à savoir qui tu es, puisque autour de toi les autres candidats lisent précisément le même texte. Car c’est toi — ou plutôt moi — qui as écrit ce sujet, à la différence que moi, j’ai participé à la finale, et toi pas encore.

Ce métasujet, inspiré de Retour vers le futur décrivait les règles du jeu et les différentes fonctions utilisables par les programmes des candidats. Le but : contrôler des joueurs sur une carte pour récupérer le fameux almanach et la DeLorean afin de parier dans des casinos dans le passé pour gagner le plus d’argent possible. Comme chaque année, chaque candidat devait programmer une intelligence artificielle nommée champion qui jouait au jeu et des tournois étaient organisés entre les différents champions pour déterminer un classement.

Après la présentation du sujet, en sortant dans la cour pour accéder à la salle machine, on pouvait découvrir une véritable DeLorean.

Car en plus de concevoir les règles du sujet et d’établir l’infrastructure de la finale, les orgas travaillent la déco. Et à l’issue des trente-six heures, d’une courte nuit et des oraux pour les dix premiers du classement devant un jury, à l’ouverture de la remise des prix, une vidéo est projetée retraçant l’événement. L’équipe EPTV avait donc travaillé d’arrache-pied la dernière nuit pour nous offrir le spectacle suivant :

Et pour la vidéo de la finale 2013, c’est ici. Bon code à tous !

Carrés magiques

Le musée de Grenoble a fêté ses 20 ans ce week-end, avec actuellement Sigmar Polke à l’honneur. L’une de ses œuvres s’intitule « Carrés magiques I-VII (Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune) », et se compose de figures obtenues en reliant les nombres d’un carré magique d’ordre N dans l’ordre croissant, et ce pour N variant de 3 à 9 :

On peut alors s’intéresser à la génération de carrés magiques d’ordre N. Apparemment, il existe une méthode simple pour le cas N impair, si simple qu’il en existe une implémentation en une ligne de Python :

n=5
print [[(i+j-1+n/2)%n*n+(i+2*j-2)%n+1 for j in range(n)] for i in range(n)]

La page Wikipédia associée présente diverses méthodes plus ou moins compliquées pour le cas N pair, notamment une solution pour N multiple de 4 et une autre solution pour le cas général.

Mais heureusement, l’implémentation des carrés magiques dans le logiciel de calcul numérique Octave est succincte.

Study the magic.m (Figure 2) code and appreciate the wisdom inside this succinct script.

Il existe également une version Python de cette implémentation que l’on peut utiliser pour refaire les dessins de Polke en TikZ. Le code est sur Bitbucket.

À noter qu’il existe aussi un package en R, qui permet de générer des hypercubes magiques de dimension quelconque.

Yasutaka Tsutsui

Aujourd’hui, si vous parlez de La Traversée du temps (時をかける少女) à un Japonais, il est fort probable qu’il connaisse cette œuvre. L’histoire a été déclinée en une dizaine de films et drama, et des remakes sont régulièrement réalisés. Mais la nouvelle originale date de 1967, et le texte (disponible en français) n’a pas pris une ride.

Vous avez peut-être entendu parler du (apparemment critiqué) film Superstar (2012) avec Kad Merad, où un homme découvre à son insu qu’il est une célébrité. Oui, mais avant ça, il y avait Omni-Visibilis (2010), une BD de Lewis Trondheim (dessinée par Matthieu Bonhomme) sur un homme dont tout le monde peut lire dans les pensées. Oui, mais avant ça, il existait le manga Transparent (2001) sur des êtres dont les pensées se diffusent dans l’atmosphère. Mais avant ça, il existait Rumors about me (おれに関する噂), une nouvelle de Yasutaka Tsutsui publiée en 1974 où des événements anodins du quotidien d’un citoyen ordinaire deviennent le sujet d’un reportage à l’échelle nationale. Cette nouvelle fait partie de ce que Takayuki Tatsumi appelle la première vague de Tsutsui (années 60-70), où il s’est attaché à détruire les pseudo-événements (notion de Daniel Boorstin, 1962) : des faits « planifiés, semés ou incités dans l’optique immédiate d’être signalés ou reproduits » (avec Twitter, on est en plein dedans), dont « la relation à la réalité sous-jacente est ambiguë » et dont « l’intérêt repose essentiellement sur cette ambiguïté ». Boorstin avait remarqué que la société américaine était de plus en plus dominée par de tels pseudo-événements.

Puis, Tsutsui s’est intéressé à la métafiction. L’une de ses rares œuvres disponibles en français, Les Cours particuliers du professeur Tadano (1990), relate les péripéties d’un professeur de critique littéraire tout en constituant une satire du système universitaire japonais. Chaque chapitre du livre se termine par un cours particulier du professeur Tadano, dont celui sur le structuralisme mentionne Les Cours particuliers du professeur Tadano comme ouvrage de métafiction :

Il faut aussi mentionner la voix. elle concerne le moment du récit : est-il raconté en même temps que progresse l’histoire, juste après que celle-ci s’est achevée, assez longtemps après. Enfin, vous avez les questions de niveau, assez délicates : celui qui raconte se situe-t-il au-dessus du récit où à l’intérieur de celui-ci, ou bien encore, s’agit-il d’un récit qui raconte un récit, c’est-à-dire que l’on aurait affaire à un métarécit ? Tenez, prenons un exemple : c’est Yasutaka Tsutsui qui écrit le roman Les Cours particuliers du professeur Tadano. Il suffit que je cite son nom pour que, aussitôt, il fasse partie de ce roman, et on passe alors à du métarécit. Il est à un niveau supérieur au nôtre, mais en tant que narrateur, il est descendu d’un niveau. Il s’agit là de métalepse, quand l’auteur fait soudain irruption dans son œuvre.

Dans les années 90, Tsutsui s’est mis à explorer les possibilités du support électronique et les relations complexes entre fiction littéraire, simulation par ordinateur et le monde réel hypermédiatisé (c’est à cette occasion qu’il a écrit Paprika (パプリカ) en 1993, dont je persiste à croire que ne pas en avoir vu l’adaptation en film est une faute grave). Une autre œuvre représentative de cette période, moins connue, a vu le jour en 1992 : dans le magazine Asahi Shimbun, pour présenter aux lecteurs son premier roman-feuilleton Gaspard of the Morning, Tsutsui a posé la question : « Que puis-je faire justement avec une limite quotidienne de 3 pages ? » La réponse étant d’être capable d’incorporer les retours de ses lecteurs (courrier au magazine et forum web) dans le feuilleton1. « J’aimerais vous faire remarquer que cette note fait partie du roman. En d’autres termes, la fiction Gaspard of the Morning a déjà commencé. »

Quelques jours après cette introduction, le récit commence avec un escadron de soldats japonais mené par un certain Commandant Fukae situé sur une planète déserte, incertain quant aux raisons liées à son envoi en mission et appréhendant des attaques d’aliens. Tsutsui précise :

Tous leurs visages, y compris celui de Fukae, avaient un air de ressemblance. Ils avaient certes chacun un visage exprimant clairement leur personnalité, donc d’un certain côté leurs faciès n’étaient pas les mêmes. Mais les contours de leurs visages faisaient penser à des personnages de films d’action… Parfois Fukae se disait que cela devait être l’influence génétique des générations de Japonais fans d’anime.

À compter du troisième chapitre, on découvre que Fukae et sa troupe étaient en réalité les personnages d’un jeu vidéo intitulé L’Escadron fantôme, joué par un nouveau protagoniste : un homme d’affaires appelé Kinohara Seizō (on comprend alors que l’« influence génétique » était plus littérale qu’il n’y paraissait), dont la femme Satoko s’endette via un jeu de bourse à travers un « service en ligne de portfolio financier ». Mais Seizō est trop absorbé par son jeu pour remarquer la crise imminente. Pour rendre la narration encore plus cocasse, le récit est ponctué par l’intrusion de l’« auteur » Kunugizawa, ainsi que l’« éditeur » Origuchi, qui font des métacommentaires sur le récit et les réactions sur le forum. Alors que Tsutsui lui-même est un membre actif sur le forum, Kunugizama se réfère aux lecteurs comme « the Internet science-fiction idiots » (インターネットのSFバカ, intaanetto no SF baka). L’expérience a battu son plein lorsque Tsutsui a réussi à mettre en lumière le conflit d’intérêt entre auteur et lecteur (des lecteurs se plaignaient du trop grand nombre de personnages secondes, Tsutsui-Kunugizawa les a tous faits exploser d’un coup, à la manière d’un dictateur parano), et en attirant l’attention sur les dangers liés au pouvoir de contrôler la parole dans les environnements médiatiques émergents. Au final, Gaspard of the Morning, que Tsutsui aimait appeler « un roman critiquant les romans » (en fait, une fiction interactive critiquant les fictions interactives), a obtenu le Japanese Science Fiction Grand Prize en 1992.

Je vais brièvement2 finir sur une note que je développerai sans doute plus tard : le succès de Paprika alors considéré comme une œuvre maîtresse va être progressivement voilé par un événement concernant une œuvre de Tsutsui publiée en 1965 : Robot Police (無人警察). L’histoire : dans une société futuriste, l’ordre est maintenu par des robots policiers, ayant une telle faculté d’analyse des données qu’ils peuvent par exemple repérer des épileptiques au volant et leur confisquer leur permis de conduire3. Les choses ont commencé à se gâter lorsque Robot Police a été sélectionné pour faire partie des manuels scolaires au lycée. La Japanese Epilepsy Association (JEA) a alors adressé une lettre de protestation à l’éditeur, prétendant que cela ne ferait que propager de l’incompréhension et du préjudice envers les épileptiques. Tsutsui ayant lui-même la faculté de déceler du méta partout, il a perçu d’autant plus mal cet épisode que cela lui remémorait la société future décrite dans cette même œuvre, où même les pensées inconscientes sont criminalisées et où tous les suspects doivent se livrer d’eux-mêmes aux autorités. Même si au final, Robot Police est resté dans les manuels, Tsutsui, particulièrement déçu de la manière dont la presse avait relaté l’épisode, a décidé de ne plus rien imprimer, de « rompre la déclaration du pinceau » (dampitsu sengen). Il disait alors :

To keep not writing is for me the way to express myself literally.

Inutile de mentionner que sa notoriété n’en a que grossi ; en fait, un livre d’essais à propos de la controverse s’est même mieux vendu que Paprika et Tsutsui s’était amusé à dire qu’il risquait d’être traité de profiteur. 3 ans plus tard, il s’est remis à publier des travaux sur sa page Web, et a renoué avec l’impression en 1997.

Je tenais à vous faire part de cet auteur quasiment inconnu hors Japon4 aux travaux d’une clarté et d’une richesse rare ; je ne connaissais rien à la critique littéraire, mais Les Cours particuliers du professeur Tadano ne nécessite pas de prérequis ; on sent d’ailleurs que Tsutsui a apprécié les écrits de Roland Barthes qui me semble-t-il est aussi connu pour sa capacité à s’adresser à tous.

Joyeux anniversaire !

  1. Il dit lui-même qu’il n’est pas le précurseur de ce genre et cite les romanciers britanniques Samuel Richardson et Charles Dickens. 

  2. Pas tant que ça, en fait. 

  3. Il se trouve que contrairement aux États-Unis et dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, il est formellement interdit d’attribuer un permis de conduire à une personne épileptique au Japon. 

  4. Pourtant, il semble avoir été nommé Chevalier de l’ordre des arts et des lettres, mais impossible de trouver cette info ailleurs que sur Wikipédia JP.