Un escargot à Manhattan

Épuiser les piles

「向こう側にいる敵、全部殺せば……俺たち、自由になれるのか?」
If we kill every last one of our enemies out there, will we finally be free?
Si on tue tous nos ennemis là-bas, serons-nous enfin libres ? – Eren Jaeger

À la fin de l’année on souhaite finir certains trucs, par exemple ses e-mails. J’ai déjà eu 27847 e-mails non lus et j’ai pu atteindre 0 (mais pour combien de temps ?).

Je me suis rendu compte qu’il n’existe pas de mail désirable. Juste des mails plus ou moins importants et urgents.

Par ailleurs, d’une part c’est un leurre, d’autre part cette année j’ai laissé tomber, même si j’ai réussi à réduire jusqu’à 200 e-mails, parce que je me disais que ce n’était pas sympa si mes destinataires essayaient de faire la même chose (i.e. atteindre aussi 0 mail non lu à la fin de l’année). Le pire truc que vous pouvez faire, c’est envoyer un e-mail un 31/12 à 23:59:59 pour péter le streak du destinataire. Bref, c’est pas altruiste.

Je suis arrivé à une situation où j’ai, entre autres :

  • une inbox d’e-mails avec une power law du temps de traitement ;
  • même une inbox de recommandations de musiques de mon fournisseur de musique qui expire chaque semaine ;
  • une liste d’onglets de pages Web groupés et partagés entre mes périphériques ;
  • des to-do lists.

Mais épuiser ces piles épuise mes propres piles.

Il peut arriver que je transforme des listes d’onglets en to-do lists (cochables, ou dans des fichiers Markdown en écriture seule), des sortes de vases communicants (avec un C) ; j’ai vu quelqu’un qui mettait une date d’expiration sur ses onglets.

Je me demande parfois : mais même si je finissais tous mes e-mails, qu’est-ce que ça changerait ? Cf. la citation ci-dessus, en chapeau de cet article.

La première chose qui vient à l’esprit, c’est d’utiliser des LLM pour organiser ses e-mails ou aider à répondre. Mais je me dis qu’avec le temps gagné, je trouverai une autre pile à créer. Une sorte d’effet rebond.

Cela dit, c’est vrai que quand j’arrive à traiter mon backlog, par exemple enfin lire un batch d’articles de presse sous paywall que je brise grâce à la BNF (2 € par mois), je ressens une sorte de satisfaction du genre : j’ai réussi à casser les boucles infinies dans l’arc actuel de l’anime de ma vie. Paraît que pour être heureux, c’est documenté que ça marche de se fixer des buts dans la vie, même petits.

Joyeux Noël à tous.

Suzume

J’ai mis un certain temps à finir ce post, mais je pense que Suzume est mon film préféré ex æquo avec Les Enfants loups. Grâce à Sedeto qui m’a offert sa place j’ai eu la chance d’assister à l’avant-première de Makoto Shinkai au UGC Normandie du 27 février 2023 où il a fait 70 minutes de Q&A.

Dès la séance de questions, Makoto Shinkai a pris les devants et a immédiatement expliqué le lien entre le film et le grand séisme de Fukushima en 2011. Il a aussi précisé qu’il souhaitait pouvoir pleurer la mort des lieux pour apaiser la terre (une sorte de réinterprétation des prières norito dans la religion shinto).

Est-ce que vous croyez aux kami ?

La plupart des Japonais ne sont pas croyants mais prient pour la paix ou les catastrophes naturelles. Ce sont devenus des gestes quotidiens naturels.

Pourquoi un deuxième film catastrophe (après Les Enfants du temps) ?

Au Japon il y a énormément de catastrophes naturelles. J’avais envie de raconter ce Japon au monde contemporain. Ce n’est pas moi qui choisis ce sujet, c’est lui qui vient vers moi. À Paris je vous envie, vous savez, les séismes changent beaucoup la façon de penser ou de voir le monde.

L’histoire du film est triste donc je voulais avoir un personnage mignon à côté. La chaise a 3 pieds parce que la petite a perdu sa mère. Je voulais montrer que même lorsqu’il nous manque un pied on peut encore vivre avec beaucoup d’énergie.

À propos de la chaise (hors interview). Makoto Shinkai voulait faire un road movie sur deux femmes qui voyagent ensemble, parce qu’il en avait un peu marre de faire des romances traditionnelles et que le sujet du séisme de 2011 ne s’y prêtait pas. Son producteur lui a dit : « Tu en as peut-être marre, mais ton public adore ça. » Donc il s’est dit : « OK soit, ce sera une chaise. »

Est-ce que c’était un plaisir de faire ce film ? Ou alors très difficile ? Quel a été votre moment préféré pendant la réalisation du film ?

Très dur. J’y ai passé 15 h par jour pendant 2 ans. 1 jour sur 100 on y prend du plaisir (un jour comme celui-ci, i.e. avant-première) et ça donne l’énergie suffisante pour travailler les 99 autres jours.

Pendant la pandémie c’était impossible de sortir boire avec l’équipe. J’ai adopté deux chats pendant la réalisation pour observer leurs mouvements, dont un que j’ai appelé Suzume.

Combien de temps vous passez pour réaliser une minute ? Vous prenez des stagiaires ?

(rires) Donne-moi ta carte de visite.

Moi, je travaille très lentement. Même si j’y passe toute la journée je vais faire 40 secondes de storyboard, et il faudra encore 1 à 2 semaines pour les transformer en réalisation.

Je vois beaucoup l’eau dans vos films, quel sens vous lui donnez ?

Dessiner l’eau c’est extrêmement difficile. Dès qu’il y a une flaque d’eau y a des reflets, beaucoup de motifs. Plus c’est difficile à travailler plus ça fait plaisir au spectateur. Mais mes animateurs, ça ne leur plaît pas : « Aaah, tu veux encore faire de l’eau !!! » J’adore les regarder très mécontents. Si malgré ça tu veux encore travailler avec moi passe-moi ta carte de visite.

C’est plus dur de faire un film d’émotion ou un film d’action ?

Plus difficile l’émotion peut-être, j’aime les deux. Pour faire de l’action je peux juste faire un découpage rapide avec des zooms et un son fort (e.g. la bataille de Saidaijin avec le ver) pour cacher les défauts. Mais pour l’émotion, le son ne suffit pas.

Lequel de vos films vous a demandé le plus d’efforts ? Vous vous transcendez à chaque fois.

Suzume est très difficile. Comme c’est un road movie, il ya beaucoup de villes qui apparaissent, à chaque fois il faut faire un décor. J’ai l’impression d’avoir fait le travail de deux ou trois films.

Quand la réalisation d’un film se termine je me dis : je ne veux plus jamais vivre ça. Mais chaque fois que je rencontre le public comme aujourd’hui je me dis : pourquoi pas.

Pourquoi ce choix de faire du Cinémascope ? Était-ce difficile ?

« Oh mais tu connais très bien ton sujet dis donc ! »
Oui je trouve ça très large très cool, plutôt que IMAX en hauteur, mais maintenant il y a trop de choix de formats, c’est difficile de choisir.

Vous aimeriez faire des films live action un jour ?

Je ne sais déjà pas faire un film d’animation, alors un film live . . . Mais si on me paie vraiment beaucoup peut-être que j’accepterai.

Le toit ouvrant, est-ce que c’est une histoire vraie ?

(rires) Je me suis donné beaucoup de mal pour vous faire rire.

On a pu apprendre des choses random comme le fait que Makoto Shinkai a grandi dans la campagne à Nagano et qu’il a vécu un an en Angleterre (où des tous petits séismes magnitude un pouvaient faire la une du journal) ; que tous les journalistes français lui ont parlé de Ghibli, et que les relations avec le groupe Radwimps sont actuellement un peu difficiles.

Makoto Shinkai est passé de films d’auteur avec des romances qui finissent mal (Voices from a distant star en 2002, 5 centimètres par seconde en 2007), à un public de plus en plus large, et que son but devient plus de divertir, avec un humour de plus en plus présent.

Et vous, comment vivrez-vous ?

Je ne vais pas parler de :

  • Le Garçon et le Monde (Brésil, 2013)
  • Le Garçon et la Bête (Japon, 2015)
  • Le Garçon et le Héron (Japon, 2023)

Mais bien de : 君たちはどう生きるか, le dernier Miyazaki.

Adapté d’un roman de Genzaburo Yoshino (1937) où l’auteur souhaitait rappeler aux jeunes Japonais l’importance de l’humanisme, des arts et science, et de penser par soi-même, dans un contexte de militarisation du Japon.

Quelle attente ! Je pense en avoir entendu parler dès 2017, il était initialement attendu pour les JO de Tokyo 2020, mais finalement 2023. Quand j’étais au Japon en 2018 il y avait une grande pub pour la réédition du roman original, mais je n’avais pas compris de quoi il s’agissait. Vers 2020 je me suis mis à attendre sa traduction anglaise avec impatience, qui est arrivée vers avril 2021. En 2023 la version française du roman était en rupture de stock, et j’ai commandé au Japon une édition anglaise vendue en Inde.

J’ai beaucoup apprécié la lecture du roman original, sous la forme d’une petite histoire et d’une correspondance entre un oncle et un neveu qui n’a pas beaucoup connu son père. Je pense que par sa jeune cible, le roman peut aussi permettre aux lecteurs de mieux comprendre des traits caractéristiques de la culture japonaise comme l’honneur (avoir honte, demander pardon), ou bien いただきます.

Le film en soi fait penser à de nombreuses autres œuvres de Miyazaki (Le Vent se lève, Ponyo, Princesse Mononoké, Le Château ambulant, Le Voyage de Chihiro) et a également de nombreuses références dans la culture japonaise que seul quelqu’un comme ehoba peut remarquer. Si vous voulez connaître la complexité de nombreuses références dans ce film (seulement si vous l’avez déjà vu), je vous renvoie au blog post de ehoba.

Ça m’a fait bizarre d’apprendre que Toshio Suzuki racontait partout qu’il était le Héron, que le garçon Mahito était Miyazaki, que le grand oncle était Takahata. On dirait que Miyazaki de son côté a surtout admis le dernier point (le film était initialement un hommage à Takahata, mais Takahata est décédé en 2018 pendant la conception du film) et qu’il était le capitaine canard1.

Ma scène préférée, c’est l’arc sur la mer. C’est magnifiquement composé, et les âmes qui regagnent le monde réel, ça m’a fait beaucoup penser à Soul, un Pixar qui il me semble est un peu passé inaperçu pendant la pandémie2.

Dans le film, Mahito lit le livre 君たちはどう生きるか (1937), laissé par sa mère (on peut penser que c’était également le cas pour Miyazaki), et est ému. C’est quasiment la seule référence au livre dans le film, à part bien sûr son message principal : et vous, comment déciderez-vous de mener votre vie ?

Fun fact. C’est probablement le film le plus cher jamais réalisé de l’histoire du Japon (sauf si vous comptez The Super Mario Bros Movie, coproduction américaine-Shigeru Miyamoto). Avant, c’était Le Conte de la princesse Kaguya d’Isao Takahata, aussi un Ghibli (5,15 milliards de yens ~ 49,3 millions de dollars, 7 ans de production). Mais Toshio Suzuki a reconnu que ce dernier Miyazaki avait coûté plus cher. C’est probablement pour ça qu’ils ne souhaitaient pas dépenser encore plus pour la communication du film. On ne sait pas combien ça a coûté, mais ça fait une petite fourchette [49,3M$, 168M$].

À propos des Oscars 2024. Désolé je ne sais pas où mettre cet encart donc ce sera ici.

  • Hayao Miyazaki ne s’est pas présenté pour la statuette ; pour Chihiro il avait dit que c’était à cause de la guerre en Irak. Il y a quand même eu une conférence de presse suite au prix.
  • Godzilla Minus One a eu le prix des effets spéciaux. C’est dans le contexte des bombardements de 1945, comme le film favori des Oscars. Le réalisateur Takashi Yamazaki est connu pour caresser les patriotes dans le sens du poil.
  • Wes Anderson a eu son premier Oscar, mais dans la catégorie court métrage en prises de vues réelles. Il n’est pas allé le récupérer, probablement parce que Asteroid City n’a pas été nommé.
  • J’ai appris que Tom Wilkinson est décédé fin 2023 dans l’indifférence.
  1. J’ai oublié le nom du personnage donc je laisse la périphrase, c’est plus marrant ; °vérifie° ah non, c’est le Roi Perroquet, mince ! 

  2. Faute à la pandémie, mais aussi au fait d’être passé exclusivement sur Disney+ ; c’est l’un des rares flops commerciaux de Pixar alors que le film est excellent. 

Zéro mail non lu

Il y a un an et demi, j’avais 27847 mails non lus.

Aujourd’hui, j’ai atteint le nirvana du zéro mail non lu.

Clique ici pour savoir comment j’ai fait (ce post sera peut-être mis à jour, on ne sait pas).

Le point est-il sur le cercle ?

Je vais vous raconter une histoire que j’aurais dû vous raconter depuis 2015.

C’est l’histoire d’un pote d’un pote qui donne son premier cours de mathématiques en seconde.

Soit A(-1 ; 3), B(2 ; 1) et M(1.45 ; 3.55). Montrez que M est sur le cercle de diamètre [AB].

Pour rendre le cours plus ludique, il vidéoprojette une illustration du problème avec GeoGebra.

Est-ce que quelqu’un peut me prouver que M est bien sur le cercle de diamètre [AB] ?

Les élèves s’écrient : “Mais c’est bon là m’sieur, ça se voit”.

Il laisse les élèves s’impatienter, le bruit monter, et là il zoome.

Gros silence dans la salle.

Donc aujourd’hui, on va voir la géométrie du plan.

Bravo Thomas pour cette introduction, l’une des meilleures qu’un cours de maths puisse avoir !