Un escargot à Manhattan

Bye Rémi, Lucien, Gilles

Trois disparitions m’ont terriblement affecté.

Rémi Cheval (1989-2021)

Quand je passais l’agrég’ de maths en 2014, on passait beaucoup de temps comme camarades à réviser, Lilian, Rémi et moi. Je garde un super souvenir de toute la promo. Rémi perfectionnait sans cesse ses fiches de révision. Enseigner, c’était sa vocation. C’est probablement la mienne. On voulait tout faire en LaTeX. J’avais même fait un site Web pour optimiser les couplages développement-leçon (un peu comme celui aujourd’hui développé par les agrégatifs de l’ENS de Lyon).

(Dans les hommages à Rémi il y avait cette photo que j’aimais bien ; bien plus tard, j’ai découvert que c’était moi qui l’avais prise.)

On avait même fait une séance de développements1 de maths et info à une finale Prologin, ha ha ha. Pauvres candidats !

Dans l’audience il y avait Théo Pierron, alors candidat Prologin, qui avait 18 ans, futur major de l’agrégation. (Bien sûr, je pourrais plaisanter comme Jean-Pierre Boudine et dire que c’est grâce à notre présentation qu’il a majoré l’agrég’.)

Rémi a eu un poste à Dunkerque, puis à Arras. On avait fait une visio pendant le Covid, il semblait un peu insatisfait, il voulait toujours améliorer son cours, atteindre plus d’élèves, simplifier son message. Et puis, un jour, il est mort dans un accident d’auto. Je suis allé voir son corps à Lens, il faisait -6 °C ressentis. C’était très touchant de lire les nombreux témoignages d’élèves. Il était passionné et très apprécié.

À ce moment-là, je me suis dit : tout ça, l’agrég’, l’ENS, n’a pas d’importance en fait. Il est d’usage de dire : quel gâchis.

Lucien Vie (1923-2022)

C’est particulier car (c’est mon père et) sa “disparition” m’a encore plus affecté lorsqu’il était encore en vie que lorsqu’il est mort. Les forces ont commencé à lui manquer quand j’ai soutenu ma thèse en 2016 et que je suis parti au Japon. Du coup je me suis rendu compte que c’était mon père plus jeune qui me manquait et que je ne reverrais plus (mais en même temps il m’a eu à 67 ans donc c’est pas évident).

Mon demi-frère Claude né en 1945 a partagé 60 % de sa vie. Moi seulement 32 % (dont 15 % en commun). Ce n’est pas une compétition, mais ça donne un ordre d’idée. Il y avait 67 % de sa vie que je ne connais pas, mais dont il m’a parlé à travers son livre, c’est un sacré cadeau qu’il m’a fait.

Je relativise en me disant que (il a eu une longue Vie voire plusieurs et) la personne qu’il admirait le plus au monde, c’était son père, parti en 1945, donc à ses 22 ans. (Il écrivait dans son livre “Mon fils arrive, mon père s’en va”. C’est exactement ce que je ressens.) Ça ne l’a pas empêché de vivre 99 ans, même si au bout d’un certain rang, tous ses amis sont morts.

Gilles Dowek (1966-2025)

Bon là j’ai dû chercher la date de naissance parce que les autres dates je connaissais par cœur.

C’est un mec qui s’est battu pour la discipline informatique. C’est probablement à cause de Serge Abiteboul et lui que j’ai voulu rejoindre Inria (et Jean-Christophe Filliâtre, même s’il n’est pas agent Inria hahaha, avec toutes ces unités mixtes de recherche c’est pas facile dans la tête des jeunes2) : mes profs préférés étaient d’Inria (ou agrégés).

Un jour, quand Serge et Gilles venaient de publier Le Temps des algorithmes, je leur ai proposé d’aller déjeuner. Lundi ? “Je suis aux US.” Mardi ? “À Buenos Aires.” Bon on a finalement trouvé une date, j’ai choisi le restau, et je leur ai posé quelques questions sur le processus d’écriture. Gilles avait apprécié le déjeuner copieux, et saute à la caisse pour payer pour tout le monde. “42 euros” “C’est tout ?” Bah oui qu’est-ce que tu crois, je suis étudiant moi.

Quand Gilles est parti, Serge a raconté (à l’occasion de leur rapport de l’Académie des sciences “il est urgent de ne plus attendre”) qu’un jour quelqu’un au ministère leur a demandé : “Mais pourquoi une agrégation d’informatique, plutôt qu’une agrégation de coréen ?” Là Serge était déconfit. Mais Gilles a répondu diligemment à la question, droit dans ses bottes, sans se rebiffer. Quand il est parti, je me suis dit : mais du coup, qui va défendre la discipline informatique ? Heureusement, il n’y a pas que Gilles (ah bon ?) il y a aussi par exemple Colin de la Higuera au conseil supérieur des programmes, Marc de Falco à l’inspection générale, et moi au CSEN. Sans doute d’autres efforts discrets mais réels.

Mais il faut se ressaisir. Je vais écrire le meilleur cours d’informatique possible (un moment je songeais à l’appeler Le Cours d’informatique de Richard Bellman en référence à Richard Feynman 😉), une proposition de programme d’informatique du cycle 1 au cycle 4, et si le gouvernement français n’en veut pas, je le vendrai (gratuitement) à l’Europe, à l’ACM ou en Afrique. Quand ç’aura porté ses fruits, peut-être après ma mort, peut-être que le gouvernement français se réveillera. Comme dit Serge : “On va gagner.”

Hâte de pleurer Gilles au congrès de la Société informatique de France les 4 et 5 juin 2026 à Nancy ! Adhérez !

(Premier jet fini à 10:24.)

  1. Démonstration d’un théorème en 15 minutes chrono. 

  2. Ça me fait penser à certains élèves qui me voient partout et qui se demandent : “Mais c’est qui ce mec ? Il est payé par qui ?”