Un escargot à Manhattan

Les bouleversements politiques et économiques dans la société numérique

Stéphane Grumbach (directeur de l’institut des systèmes complexes (IXXI) à l’ENS Lyon) est intervenu sur cette question lors d’une conférence de l’Institut des savoirs du numérique (ISN), jeudi 9 avril 2015.

Services d’intermédiation

On a vu émerger le besoin des utilisateurs de systèmes tels qu’Uber, que j’appellerai services d’intermédiation.
Contrairement aux compagnies de taxi usuelles, où en cas de problème il faut passer par une longue hiérarchie, avec Uber le client est (presque) directement en contact avec le conducteur, il a accès à sa géolocalisation, ça rassure le client.

Start-ups

Les start-ups aujourd’hui n’ont pas peur de construire des services sans se préoccuper de comment ils vont gagner de l’argent : une fois qu’on domine la planète, on peut toujours monétiser.
On compte parfois 100 000 fois plus de clients que d’employés ; 1 000 fois plus de développeurs que d’employés.
Uber a ainsi en très très peu de temps pu obtenir une capitalisation à 40 milliards de dollars.

L’État

L’État est menacé de la même disruption1 que les sociétés classiques. Ce système de plateformes transforme le monde et les emplois :

  • Les plateformes ne connaissent pas les frontières (en Europe ; certains pays ont certes des frontières numériques). La plateforme Uber est interdite sur beaucoup de territoires sur lesquels elle opère.
  • Les plateformes adressent la population du pays ; Facebook est utilisé par 50 % de la population française (NDLR : ce chiffre est faux ; en fait, 63 %, mais seulement pour un échantillon de 2004 personnes qui sont des internautes, étude IFOP, Observatoire des réseaux sociaux 2013), ça veut dire qu’il est plébiscité ; les gens « votent » pour Facebook.

Je pense que bientôt, les algorithmes s’ajouteront aux lois pour encadrer notre conduite, nous devrons donc connaître et respecter non seulement les lois, mais aussi également les algorithmes. Les systèmes d’assurance se référeront à l’algorithme.

Pour citer un exemple, les autorités européennes ne disposent pas des capacités pour gérer la mise en œuvre du droit à l’oubli numérique, donc un citoyen européen voulant exercer son droit à l’oubli doit directement faire sa demande auprès du comité consultatif de Google, qui décidera d’accepter ou de rejeter la requête. J’ai peu de doutes que la santé sera également régie par une plateforme américaine ; elle sera utilisée, puis adoptée. Idem pour les visas, idem pour la fiscalité. Les consommateurs préféreront utiliser un service qui leur facilite la vie. Tout ceci constitue autant de changements dans la sphère étatique.

L’État a une capacité budgétaire très limitée, on le sait et ce sera le cas encore longtemps, tandis que les plateformes ont une capacité budgétaire illimitée. Les plateformes ont une capacité intellectuelle très supérieure à l’État puisqu’ils recrutent dans le monde entier des profils très divers.

L’Europe

Je pense que l’Europe comprend assez mal le numérique. Elle croyait par exemple que la Chine avait utilisé Internet uniquement pour exercer la censure sur les Chinois. Ça me semble peu respectueux pour le public chinois, surtout que cette censure s’exerce aussi hors de Chine. Je pense qu’en fait elle se pose les mauvaises questions.

… En complément de l’intervention de Stéphane Grumbach ci-dessus, je vous propose cette critique du fonctionnement des services d’intermédiation, sur frenchtech.co.


  1. En fait, c’est un anglicisme. Ça signifie la perturbation d’un marché issu d’une technologie antérieure par une innovation qui crée un nouveau marché.